DISCOURS DE L’AMBASSADEUR DE FRANCE, S.E. MONSIEUR FRANCOIS GOLDBLATT, LORS DE LA CELEBRATION DE LA FETE NATIONALE FRANCAISE (Ouagadougou, 14 juillet 2009)

Mesdames et Messieurs les membres du gouvernement, Mesdames et Messieurs les Présidents d’institutions, Mesdames et Messieurs les membres du corps diplomatique, Messieurs les Conseillers à l’Assemblée des Français de l’étranger, mes chers compatriotes, chers invités,

Voilà presque exactement dix mois, aujourd’hui, qu’un spectre enfoui depuis huit décennies dans les profondeurs de l’histoire économique a fait son retour sur la scène mondiale. Au-delà des variations usuelles de la conjoncture économique, au-delà des évolutions erratiques auxquelles les bourses mondiales nous ont habitués jour après jour toutes ces dernières années, au-delà même des récessions que telle ou telle région du monde a expérimentées plus ou moins brièvement à tour de rôle depuis le premier choc pétrolier de 1973/1974, nous voilà à nouveau confrontés, depuis le
15 septembre 2008, à un danger autrement plus redoutable. Le mot a été lâché dès l’automne dernier, il continue de hanter les salles de rédaction, les chancelleries et les conseils d’administration, il tétanise ceux qui osent en apercevoir toutes les implications politiques et sociales, et à juste titre, puisque c’est bien autour du gouffre d’une dépression généralisée que l’économie mondiale navigue depuis maintenant plus de trois trimestres. Au delà du mot, il y a une redoutable réalité du phénomène, qui se traduit, dans le monde entier, par de nouvelles cohortes de chômeurs, qui viennent grossir le flot des millions de personnes déjà sans emploi, et par la banqueroute de mastodontes industriels et financiers qui nous semblaient, il y a peu encore, insubmersibles.

Comme l’ensemble des autres continents, l’Afrique contemple ce nouvel obstacle sur la route de son développement, et, face à un défi d’une magnitude qu’elle n’a pas eu à affronter depuis les indépendances, se sent partagée entre deux sentiments : d’un côté, elle éprouve la crainte de succomber à des effets dits « de second tour », qui verraient l’économie africaine rattrapée par l’impact des faillites et des plans sociaux qui se sont multipliés à un rythme effréné ces derniers mois dans les pays du Nord ; mais, en même temps, on peut déceler, ici et là en Afrique, un sentiment de timide soulagement devant l’absence, pour l’instant, de conséquences trop dramatiques sur le continent, alors même qu’un déluge a fait mettre un genou à terre aux économies les plus puissantes de la planète.

Il y a en effet, dans le marasme généralisé que connaît l’économie mondiale, une forme de divine surprise pour l’Afrique. Bien sûr, les rythmes de croissance fléchissent sur le continent, avec une prévision du FMI, pour l’Afrique sub-saharienne sur l’année 2009, de 3,25 % contre 5,25 % quelques mois auparavant, soit à peine plus que la stricte croissance démographique. Mais la tendance au ralentissement était déjà engagée avant le funeste mois de septembre 2008. Certes, les prix des biens de première nécessité demeurent à un niveau excessivement élevé, mais le phénomène de hausse vertigineuse des produits alimentaires et des matériaux de construction remonte au printemps 2008, et est donc antérieur à la déflagration financière de l’automne 2008. Autant de raisons donc pour relativiser l’importance du lien entre la crise économique et financière mondiale et les déboires de l’économie africaine au cours de l’année écoulée.

Or, ce soulagement, du reste précaire et relatif, est porteur de dangers insidieux pour l’Afrique, et notamment pour des pays tels que le Burkina. Ce soulagement recèle en effet le risque d’une tentation, en l’occurrence une préférence, plus ou moins assumée, face à la tempête économique et financière mondiale, pour un repli du continent africain sur son propre « pré carré » et pour un désengagement face aux turbulences de la mondialisation. Nous connaissons les termes de cette possible tentation. Pourquoi s’exposer davantage, dans un climat de concurrence déjà implacable en temps ordinaire, à un système économique qui vient de faire la preuve de son caractère incontrôlé ? Qu’attendre d’une mondialisation débridée qui a provoqué tant de dégâts ? L’Afrique, qui était en passe de s’ouvrir, n’a-t-elle pas intérêt à se recentrer sur elle-même ? Le commerce international n’est-il pas un piège, plus qu’une opportunité ?

Toutes ces questions sont légitimes, et, comme vous le savez, elles se posent en des termes voisins au sein des opinions publiques du Nord. Pourtant, comme souvent, le sens commun est mauvais conseiller, et cela parce que, focalisé et obnubilé sur le seul présent, il ne tient compte ni du passé ni de l’avenir.

Or, le passé, c’est, avant l’entropie financière de l’automne 2008, plus de 20 années de croissance économique soutenue, sur tous les continents, et notamment en Afrique. Car il faut le rappeler à tous ceux qui l’oublient un peu vite, pour imprudente et excessivement ouverte à la spéculation qu’elle ait été, la politique menée par les différentes banques centrales depuis le milieu des années 80 a néanmoins permis d’assurer une croissance inédite dans l’histoire économique contemporaine, et cela aussi bien en Chine qu’aux Etats-Unis, en Europe et, il faut le souligner, en Afrique.
Nous ne pouvons donc pas détricoter l’histoire en oubliant ce que la mondialisation a rendu possible. Nous ne devons pas oublier ce que la Banque mondiale soulignait il y a peu, en 2006 et en 2007, juste avant la tempête, à savoir l’arrimage de l’Afrique, et notamment de ceux des Etats du continent dépourvus de ressources naturelles, à des sentiers de croissance plus que prometteurs. Ici même au Burkina, nous ne devons pas oublier où en étaient, il y a 20 ans, le taux d’alphabétisation, le nombre de foyers raccordés au réseau électrique, ou la problématique de l’accès à l’eau potable.

Quant à l’avenir, où l’inscrire, si ce n’est dans l’amarrage des économies africaines à la reprise mondiale qui, déjà, s’annonce ? Et comment organiser au mieux une nouvelle économie mondiale, si ce n’est en assurant la participation de régions comme l’Afrique à la redéfinition des règles du jeu sur les marchésfinanciers ? Or, c’est précisément ce à quoi nous avons assisté depuis l’automne 2008. Un Fonds monétaire international plus fort, mieux doté, et plus respectueux des nouveaux équilibres mondiaux ; un G20 qui a gagné en légitimité et en autorité ; une gouvernance mondiale rééquilibrée, au profit notamment de l’Afrique, tel est le type de réponses concrètes que le spectre de la dépression a suscitées. La crise a commis bien des dégâts, mais, en même temps, elle a vu se manifester un degré inédit de concertation et de coopération entre les Etats, qui ont fait preuve, à cette occasion, d’une réactivité spectaculaire. D’ores et déjà, bien des leçons ont été tirées et une nouvelle régulation mondiale se met en place, avec le concours de régions du monde qui, jusqu’à présent, n’avaient guère voix au chapitre.

Il y a donc, dans le gigantesque dérèglement actuel, une formidable opportunité à saisir pour des pays comme le Burkina, une opportunité qui constitue en même temps une ardente obligation, car ne pas la saisir serait une erreur, ou pire encore, une faute. La crise nous rappelle en effet que les cartes de la puissance et de la prospérité peuvent être redistribuées dans des proportions que nous m’imaginions pas il y a 12 mois. En démontrant qu’aucune entité économique, quelle que soit son assise initiale, n’est à l’abri de la sanction ultime du marché, dès lors qu’ont été oubliées les exigences de la productivité et de l’adaptation aux attentes des consommateurs ou bien aux contraintes de l’environnement, la crise démontre en même temps que de nouveaux acteurs économiques peuvent et doivent se mettre en situation de saisir les opportunités qui se présentent.

Encore faut-il être correctement placé sur la ligne de départ. Pour cela, il faut être doté d’opérateurs économiques professionnels et dynamiques et d’un environnement des affaires stable et stimulant. Il faut pouvoir compter sur une justice indépendante et respectueuse des droits de tous les justiciables, quelle que soit leur nationalité. Il faut pouvoir s’appuyer sur une population éduquée, un Etat impartial, une administration efficace et transparente, un Etat de droit irréprochable, et, plus généralement, un environnement politique, aussi bien interne que régional, harmonieux. Or, le Burkina Faso, épaulé depuis de nombreuses années par une vingtaine de bailleurs bi et multi latéraux qui se tiennent fidèlement à ses côtés, répond d’ores et déjà à bon nombre de ces paramètres.

Sur le plan politique extérieur, votre pays s’est profondément investi dans le traitement des crises qui ont affecté plusieurs de vos voisins, et a ainsi activement travaillé à bâtir un environnement régional apaisé, ce pourquoi je tiens, une fois encore, à exprimer la reconnaissance des autorités françaises aux plus hautes autorités du Faso. Sur le plan intérieur, la cadre démocratique se consolide, avec notamment un plan ambitieux d’identification des citoyens, qui devrait permettre au plus grand nombre de participer, comme ils en ont le droit, aux prochaines échéances électorales.

Sur le front économique, le Burkina s’est attaché à répondre aux attentes de ses partenaires du Nord, et, l’automne dernier, a commencé à percevoir le fruit de ses efforts, en progressant de 16 places dans le classement annuel de « Doing Business » et, mieux encore, de 25 places dans celui de l’organisation « Transparency International ». Il y a là, s’agissant de résultats mesurés d’une année sur l’autre, une performance dont le caractère spectaculaire doit être souligné. L’alphabétisation progresse à grands pas. Tandis que le nombre de foyers raccordés au réseau électrique augmente significativement d’année en année, l’achèvement fin 2009 de l’interconnexion à haute tension avec la Côte d’Ivoire devrait marquer un bond spectaculaire dans l’approvisionnement du pays en électricité. Dans ce domaine comme dans celui de l’accès à l’eau potable, votre pays a su faire preuve d’une rare capacité d’anticipation, et d’une détermination précieuse dans la poursuite, année après année, d’une politique d’investissement clairvoyante et ambitieuse. La structure même de l’économie évolue sensiblement, avec la montée en puissance, conformément aux prévisions, du secteur minier qui, cette année, va représenter la première source de devises pour le Burkina.

Tout cela pour dire que les conditions d’un décollage de votre pays sont à portée de main. Certes, il faudra encore, pendant de longues années, beaucoup de persévérance et d’application pour permettre à une majorité de citoyens de ce pays de franchir le mur de la pauvreté. Mais la trajectoire est la bonne. Si la gouvernance et la justice progressent au même rythme que l’accès à l’eau et à l’électricité, si le Burkina fait résolument le choix de l’insertion dans l’économie mondiale, avec tout ce que cela signifie certes comme défis, mais, plus encore, comme avantages futurs pour son économie et sa prospérité, alors nous pouvons entretenir l’espoir de voir ce pays prendre sa juste part, comme beaucoup d’autres ont su le faire sous d’autres latitudes, d’une croissance mondiale mieux répartie. La France, qui a été à vos côtés à Ziga, à Bagré, à Kossodo, et au marché central de Ouagadougou, la France, qui s’investit massivement dans l’enseignement de base et l’amélioration de la gouvernance, qui appuie par des programmes dédiés le secteur privé, l’institution judiciaire, l’enseignement supérieur et la recherche, la formation professionnelle, le secteur cotonnier, l’énergie, la microfinance, l’hydraulique, la sécurité publique, et la décentralisation, la France, qui a d’ores et déjà décaissé, au profit de toutes les composantes de son aide au Burkina Faso, plus de 110 milliards de FCFA sur la période 2006/2008, et qui se prépare à tenir le cap, inscrit au fronton du Document cadre de partenariat signé en juin 2006, de 200milliards de FCFA sur la période 2006/2010, la France, qui s’est engagée à maintenir son effort global d’aide au développement, y travaille pour sa part résolument, de concert avec tous ses partenaires, attachés, comme elle, au devenir de votre pays.

Mesdames et Messieurs les membres du gouvernement, face à la crise, il n’y a pas de fatalité. Je souhaite que ce 14 juillet soit l’occasion pour nous tous de réaffirmer tout à la fois notre détermination commune à répondre aux défis qu’elle nous lance, et notre responsabilité partagée à avancer courageusement sur la voie du développement, de la bonne gouvernance et de la prospérité.

Vive le Burkina Faso, vive la France.

Dernière modification : 20/07/2009

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